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Un système qui génère les conditions de sa propre perte

Face à cet effondrement précédemment décrit, une question s'impose : pourquoi personne ne s'est-il réveillé pour réadapter le système avant l'arrivée du point de non-retour ?

La réponse tient en une posture : depuis les années 2000, le discours dominant en Tunisie consiste à nier l'existence d'une crise systémique globale et à traiter chaque dysfonctionnement de manière isolée. De la pandémie à la guerre en Ukraine, des conflits du Moyen-Orient à l'élection de Donald Trump, il y a toujours une explication extérieure commode qui satisfait tout le monde et dégage toutes les responsabilités. Rien n'est jamais de notre faute.

Ce n'est pas notre cas. L'ensemble des dysfonctionnements de la nation tunisienne peut être synthétisé autour de trois méta-problématiques interdépendantes, qui sont les trois racines communes de toutes les crises : l'absence de compétence transformatrice, l'absence de vision stratégique et l'absence de méthode structurée. Ces trois déficits se renforcent mutuellement et produisent ensemble un système qui génère activement les conditions de sa propre perte.

Compétence

Une organisation politique qui empêche l'émergence de compétences patriotes capables de remettre en cause le système actuel défaillant. Ce blocage opère sur deux fronts simultanés.

D'un côté, le système prend soin de ne pas intégrer les profils qui le remettraient en cause. La scène politique depuis la révolution est un huis clos animé par les mêmes clans, les mêmes cercles, la même logique de cooptation. La pseudo-démocratie en place est un jeu de chaises musicales entretenu par un système politico-économique qui sélectionne la conformité et écarte la rupture. Les rares personnalités capables d'une transformation réelle se retrouvent isolées, sans moyens, soumises à des alliances contre-nature qui les épuisent ou les compromettent.

De l'autre, les meilleurs talents tunisiens n'ont tout simplement aucune envie d'intégrer l'administration ou de faire de la politique. L'ampleur de la tâche est décourageante, l'absence de toute stratégie de recrutement et de valorisation des compétences est criante, et le rapport entre le risque personnel assumé et la rémunération obtenue est sans appel. Pourquoi un consultant, un ingénieur, un médecin, un économiste ou un entrepreneur accompli sacrifierait-il sa carrière, sa stabilité et parfois sa liberté pour intégrer un système qui ne lui donne ni les moyens d'agir, ni la protection nécessaire, ni la reconnaissance méritée ?

Ce double mécanisme d'exclusion produit une conséquence mesurable. Depuis 2011, des dizaines d'études stratégiques ont été produites : Plan de développement 2016-2020, Vision Tunisie 2035, rapports de la Banque mondiale, analyses du FMI. Toutes convergent vers les mêmes constats, toutes formulent les mêmes recommandations, et toutes ont produit le même résultat : aucun changement d'état systémique. Non par manque de qualité analytique, mais parce qu'elles s'inscrivent toutes dans le cadre du système existant sans jamais en questionner les fondements.

Vision

L'essentiel des débats étant orienté sur des sujets de politique politicienne, personne n'a été en mesure depuis 2011 de proposer une vision chiffrée dessinant le futur de la nation, accompagnée d'un programme de mesures permettant sa mise en œuvre. En réalité, cette absence de vision s'explique parfaitement : le système en place est hors temps et hors sol. Il n'a pas besoin de vision. Économie informelle gérée par des mafias, économie de rente et de monopole qui figent les secteurs les plus rentables, économie offshore inégalitaire et destructrice des équilibres de la nation, économie rurale totalement déficitaire basée sur des prix irréalistes fixés au plus bas par l'État, accompagnée de l'exploitation organisée des plus pauvres, dont les femmes, économie industrielle et de services semi-libérale à bas coût et à basse rémunération, néoesclavagisme silencieux d'une partie des citoyens les plus démunis, notamment les femmes de ménage, les concierges, les jardiniers ou les barbecha.

Ibn Khaldoun l'avait formulé avec une clarté qui traverse les siècles : lorsque les élites renoncent au bien commun pour se consacrer à la préservation de leurs privilèges, elles perdent progressivement la capacité de penser l'avenir collectif. La vision disparaît non pas parce que les hommes manquent d'intelligence, mais parce que le système qu'ils servent n'en a plus l'usage.

Méthode

Au-delà de l'absence de compétence et de vision, aucun gouvernement ni aucun parti n'a été en mesure de proposer une démarche de transformation de notre pays, que ce soit pour l'administration, les entreprises publiques, l'économie ou les services régaliens. Chaque ministre qui arrive improvise et impose ses propres méthodes sans concertation ni vision d'ensemble sur un véritable processus de transformation structurée, incluant le dialogue national, l'intelligence collective, l'amélioration continue et la démocratie participative, la gestion formelle des décisions, des objectifs, des plannings ou des indicateurs de performance. Le pays subit les décisions d'une administration centrale à la fois aux ordres et totalement dépassée, aussi bien par son organisation que par les enjeux du pays et les attentes des populations.

Le résultat est mesurable : lors des événements du 25 juillet 2021, 83 % des lois adoptées depuis la révolution n'avaient fait l'objet d'aucun décret d'application. En 2023, les lois de finances totalisaient environ 2 600 mesures, dont moins de 8 % étaient effectivement appliquées. Ce n'est pas un problème de volonté politique. C'est le résultat inévitable d'un système qui produit des décisions sans jamais se doter des outils pour les exécuter, les suivre et les corriger.

Conséquences économiques

Cette absence de compétence, de vision et de méthode a pour conséquence un système productif tunisien fragmenté, composé de modèles économiques disparates. Lorsqu'un pays ou une région met en œuvre plusieurs systèmes productifs incompatibles mais basés sur la même monnaie, ces systèmes se neutralisent et provoquent un effondrement généralisé du système. Voir l'ouvrage L'Histoire de la monnaie sur 2000 ans ou les études d'impacts de l'euro sur les économies hétérogènes de l'Union européenne.

Conclusion

Ces trois méta-problématiques forment un système fermé sur lui-même, dont les conséquences économiques sont mesurables et documentées.

Lorsqu'une nation laisse coexister sous la même monnaie des systèmes productifs structurellement incompatibles, économie informelle, économie de rente, économie offshore, économie rurale administrée, économie industrielle à bas coût, ces systèmes ne se complètent pas. Ils se neutralisent. L'économie informelle concurrence l'économie légale sur les prix sans en supporter les charges. L'économie de rente bloque l'entrée de nouveaux acteurs productifs. L'économie offshore capte les compétences sans les réinjecter dans le tissu national. Le résultat est un appauvrissement structurel et continu de l'ensemble du système, exactement comme l'ont démontré les études d'impact de l'euro sur les économies hétérogènes de l'Union européenne, où une monnaie commune appliquée à des réalités productives incompatibles a aggravé les inégalités entre systèmes forts et systèmes faibles jusqu'à provoquer l'effondrement des seconds.

C'est précisément parce que ces trois déficits sont systémiques qu'ils appellent trois réponses systémiques. À l'absence de compétence transformatrice, l'Académie des leaders de la transformation nationale. À l'absence de vision, le Plan de transformation global et systémique INTILAQ 2050. À l'absence de méthode, les principes directeurs de l'organisation de la transformation et le modèle HNM6 d'alignement des politiques publiques sur un objectif commun.

Ces trois réponses sont au cœur de nos travaux !

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Notre méthode d’études stratégiques

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