Notre méthode d'études stratégiques
Le piège du diagnostic permanent
Depuis 2011, la Tunisie croule sous les études. Banque mondiale, FMI, Cour des comptes, Transparency International, cabinets de conseil internationaux, think tanks locaux et étrangers : tous ont produit des diagnostics, souvent excellents, sur les dysfonctionnements du pays. Les constats sont précis, documentés, convergents. Les entreprises publiques accumulent des déficits chroniques - la STIR, la STEG, la SNCFT, Tunisair pèsent ensemble plusieurs milliards de dinars de pertes cumulées. Les subventions énergétiques et alimentaires coûtent plus de 7 milliards de dinars par an, mal ciblées, profitant davantage aux classes aisées qu'aux plus fragiles. L'administration emploie 650 000 fonctionnaires pour une productivité souvent dérisoire. La justice met en moyenne quatre ans à traiter un dossier commercial. L'évasion fiscale prive l'État de 25 % de ses recettes potentielles.
Ces diagnostics existent. Ils sont connus. Ils sont même répétés d'année en année, de rapport en rapport, avec une régularité qui confine à l'absurde.
Ce paradoxe - l'abondance des constats et l'absence de transformation - révèle une vérité que peu osent formuler : le problème n'est pas le manque d'analyse, mais la nature même de l'analyse pratiquée.
Deux visions de la stratégie
En matière de stratégie publique, deux grandes méthodes d'analyse coexistent. La première, dominante dans les administrations du monde entier, part de l'existant pour imaginer l'avenir. La seconde, que nous adoptons, part de l'avenir souhaité pour transformer l'existant. Cette distinction détermine la nature même des solutions que l'on est capable d'imaginer.
Analyser l'existant pour définir l'avenir
La méthode classique repose sur trois piliers : l'analyse historique, qui anticipe les dynamiques futures à partir des cycles du passé ; l'analyse comparative, qui confronte différentes expériences pour identifier des modèles ; l'analyse logique, qui mobilise la raison pour évaluer les options et orienter les décisions.
Cette approche s'inscrit dans une tradition intellectuelle ancienne et respectable. Ibn Khaldoun, dans sa Muqaddima rédigée en 1377, analysait déjà les cycles de prospérité et de déclin des civilisations pour en tirer des principes de gouvernance. Al-Mawardi et Al-Ghazali ont mobilisé l'histoire et la raison pour comprendre les dynamiques politiques. Modernisée au XIXe siècle avec l'essor de la planification industrielle, cette méthode a produit des résultats tangibles dans un monde relativement stable. Les plans quinquennaux tunisiens des années 1960-1970 en témoignent : structuration du textile à Monastir et Sousse, développement du tourisme à Hammamet et Djerba, création d'un tissu industriel qui a porté la croissance pendant deux décennies.
Mais cette approche porte en elle une limite structurelle : elle reste prisonnière de l'existant. Les solutions qu'elle produit optimisent le système en place sans en transformer les fondations. Elle corrige des dysfonctionnements, ajuste des paramètres, réforme à la marge - mais elle ne change pas de trajectoire. Elle pose la question : « Comment améliorer ce qui existe ? » Elle ne pose jamais la question : « Faut-il construire autre chose ? »
Dans la pratique tunisienne, cette approche se heurte à un obstacle supplémentaire : la capture politique. Chaque diagnostic se transforme en tribune pour désigner des responsables, protéger des intérêts acquis ou justifier l'inaction. Les rapports s'accumulent dans les tiroirs. Les recommandations rejoignent les précédentes dans l'oubli. Et le système continue, inchangé, produisant les mêmes résultats avec les mêmes méthodes.
Entre 2011 et 2024, la Tunisie est devenue championne du diagnostic sans suite. Des centaines d'études, des milliers de recommandations, des dizaines de « feuilles de route » - et au final, un pays qui stagne à 1,5 % de croissance moyenne, un chômage structurel à 15 %, une dette qui explose, des services publics qui s'effondrent. La méthode a échoué. Non par manque de rigueur analytique, mais parce qu'elle pose les mauvaises questions.
Analyser l'avenir pour transformer l'existant
INTILAQ 2050 adopte une démarche radicalement différente. Plutôt que de partir du présent pour imaginer l'avenir, nous définissons l'avenir souhaité pour transformer le présent.
Cette inversion change tout : la nature des questions posées, les solutions imaginables, la capacité à mobiliser les énergies.
Quand on part de l'existant, on demande : « Que peut-on améliorer ? » Les réponses sont incrémentales, prudentes, conditionnées par les contraintes du moment. Quand on part de l'avenir souhaité, on demande : « Que faut-il construire ? » Les réponses sont structurantes, ambitieuses, libérées des pesanteurs immédiates.
L'histoire le prouve. Le Japon de l'ère Meiji, la Corée du Sud des années 1960, Singapour de Lee Kuan Yew, le Rwanda de Kagame - tous ces pays ont défini une cible de développement avant de construire le chemin pour l'atteindre. Aucun n'a procédé par amélioration incrémentale de l'existant. Tous ont posé la question fondamentale : « Quel pays voulons-nous devenir ? » Et ils ont aligné l'ensemble de leurs politiques publiques sur cette réponse.
L'architecture stratégique INTILAQ 2050
Notre méthode repose sur cinq niveaux articulés, du plus fondamental au plus opérationnel.
Premier niveau : le méta-objectif
Toute transformation nationale exige une cible claire, mesurable, mobilisatrice. Sans objectif quantifié, les politiques publiques restent fragmentées, les arbitrages impossibles, les progrès invérifiables.
Notre méta-objectif est simple : porter la Tunisie au niveau de vie du Portugal actuel à l'horizon 2050. Ce choix résulte d'une analyse comparative rigoureuse d'une dizaine de nations comptant entre huit et vingt millions d'habitants. Le Portugal présente des proximités structurantes avec la Tunisie : démographie comparable, position géographique méditerranéenne, trajectoire historique marquée par un régime autoritaire suivi d'une transition démocratique, phase d'endettement élevé, phénomènes significatifs d'émigration des compétences.
Cette référence ne signifie pas copier le modèle portugais - chaque nation a ses spécificités. Elle définit un niveau de développement atteignable et mesurable : un PIB d'environ 285 milliards d'euros (soit près de 1 000 milliards de dinars), une croissance moyenne soutenue d'environ 7 % par an, et une batterie d'indicateurs sociaux, éducatifs, sanitaires et environnementaux qui traduisent concrètement ce niveau de vie.
Deuxième niveau : l'idéologie
Le PIB ne suffit pas à définir un projet de société. Deux pays peuvent atteindre le même niveau de richesse par des voies radicalement différentes - l'une fondée sur la souveraineté et l'inclusion, l'autre sur la dépendance et les inégalités.
L'idéologie - au sens noble du terme - définit le type de société que nous voulons construire. Elle est formalisée dans le Manifeste INTILAQ 2050, structuré autour de quatre valeurs fondatrices : souveraineté, résilience, conquête, humanité. Ces valeurs constituent le filtre de cohérence qui oriente chaque décision stratégique. Une mesure qui affaiblit la souveraineté nationale, qui fragilise la résilience du pays, qui renonce à l'ambition conquérante ou qui sacrifie la dignité humaine n'a pas sa place dans notre plan - quel que soit son rendement économique apparent.
Troisième niveau : la stratégie
La stratégie identifie les grandes forces qui façonneront l'avenir et définit les orientations pour y répondre. Nous avons identifié seize enjeux de civilisation - géopolitique mondiale, intégration régionale, changement climatique, raréfaction des ressources, démographie africaine, crise de sens, révolutions technologiques, transformation des modèles économiques, refonte de la gouvernance, souveraineté numérique - qui structurent le monde dans lequel la Tunisie de 2050 devra exister, se protéger et prospérer.
Ces enjeux, croisés avec nos valeurs, produisent les grandes orientations stratégiques du projet, déclinées dans une quarantaine de notes sectorielles couvrant l'ensemble des domaines de l'action publique.
Quatrième niveau : la tactique
La tactique définit la manière d'agir. Elle traduit les orientations stratégiques en principes directeurs qui structurent un modèle de développement cohérent.
INTILAQ 2050 propose notamment la construction d'un nouveau système productif fondé sur les fonctionnalités territoriales (les bio-territoires), l'alignement systématique des politiques publiques sur le méta-objectif national, et un modèle de pilotage que nous appelons HNM6.
Le modèle HNM6 repose sur un principe simple mais exigeant : toutes les politiques publiques doivent converger vers un seul objectif - le méta-objectif de transformation nationale. Cette convergence s'opère selon une double dynamique. Top-down pour le cap : la vision, les valeurs, les priorités stratégiques et les arbitrages fondamentaux sont définis au sommet et s'imposent à l'ensemble du système. Bottom-up pour la mise en œuvre : les solutions concrètes, les adaptations locales, les innovations opérationnelles remontent du terrain, des territoires, des acteurs qui connaissent les réalités de première ligne. Cette architecture garantit à la fois la cohérence d'ensemble et l'intelligence collective de la mise en œuvre.
Cinquième niveau : l'opérationnel
Le plan de transformation traduit l'ensemble de cette architecture en mesures concrètes. À partir du méta-objectif, nous menons une analyse d'écarts secteur par secteur : où en sommes-nous ? Où devons-nous être en 2050 ? Quel chemin pour combler l'écart ?
Cette démarche produit environ 300 mesures et 100 chantiers structurants, couvrant l'énergie, l'industrie, l'agriculture, l'éducation, la santé, la justice, la sécurité, la gouvernance territoriale, les infrastructures, le numérique et tous les domaines de l'action publique. Ces mesures forment un système cohérent où chaque élément renforce les autres.
Une logique non négociable
L'architecture INTILAQ suit une séquence rigoureuse :
Idéologie → Méta-objectif → Stratégie → Tactique → Opérationnel
Cette séquence conditionne toute transformation réussie. Inverser l'ordre - partir des projets pour remonter vers une vision - produit exactement ce que la Tunisie connaît depuis des décennies : une accumulation d'initiatives sans cohérence, des réformes qui se contredisent, des investissements qui ne convergent vers rien.
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